Chroniques des haines ordinaires
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Je me suis longtemps répété cela, accompagné d’un geste méprisant du revers de la main, un peu comme une vieille dame bourgeoise refuse la mendicité.
Qu’ils soient politiques, sociétaux, sportifs, ou que sais-je encore, je les ai dédaignés. En particulier les sondages portant sur la sexualité. Je n’y vois que vantardise, falsification, hypocrisie. Par exemple, à la question: « combien de partenaires sexuels avezvous connu dans votre vie? » Comment est-il possible que sur cette interrogation somme toute justifiée – elle est brûlante à 20 ans, souvent très gênante à 50 ans -, les hommes et les femmes soient si éloignés, avec des messieurs aux conquêtes multiples, et des dames ne se donnant qu’à de très rares élus? Est-ce que tous les hommes ont une pratique homosexuelle? Est-ce qu’un coussin, un poulet rôti ou un aspirateur peuvent être considérés comme des partenaires sexuels?
Rassurez-vous, je n’utilise pas, lâchement, le biais du sondage pour véhiculer mes écrits un tantinet scabreux, même si en ce mois d’octobre où de nouvelles étudiantes graciles surgissent soudainement au coin des rues, la chevelure longue, le sourire en bandoulière, les yeux empreints de gourmandise, la taille fine, les seins orgueilleux, le tout perché sur de longues jambes douces réunies en un fessier ferme et rebondi qui… Pardon, excusez-moi, je me suis perdu dans ma phrase. Je me relis. Je vous conseille d’ailleurs d’en faire autant pour comprendre… euh… oui, donc, en gros, les étudiantes agressent ma libido qui ne demande qu’à se défendre, mais tel n’est pas le sujet du jour. Si j’ai parlé de sexualité, c’est d’abord pour ridiculiser les sondages. Non, mais vous croyez au sondage réalisé par téléphone, au sein d’un couple de trentenaires prétendument honnêtes et amoureux, sur le nombre de partenaires sexuels connus dans leur vie respective? Vous imaginez que les deux vont répondre sincèrement? L’homme va-t-il oser avouer, qu’en réalité – triste réalité d’ailleurs – il n’a pas connu cent ravageuses du temps de sa jeunesse éclatante, mais seulement trois filles, et en plus pas terribles? Et elle, la prétendue mijaurée, quasi virginale, qui s’habille en tailleur chic, elle va répondre au téléphone qu’elle a connu intimement, et c’est peu dire, tous les garçons de son lycée, quelques pions, deux ou trois profs, et même le fils du concierge qui était alors militaire? Elle va révéler au grand jour son élection à la fac, trois années de rang, au titre de
TPO numéro 1 (si vous ignorez la signification de ces trois lettres, demandez autour de vous, quelqu’un saura) ? Enfin, soyons sérieux! Les sondages sont tous bidonnés, donc par définition sans le moindre intérêt. Ils n’occupent qu’une plate fonction de remplissage pour des journaux en manque de sujet vendeur.
Tous les sondages bidonnés? Je le croyais. À tort. En effet, il y a peu, par un bruit de couloir, j’ai appris que Zap avait commandé un sondage. Sur Zap. La direction-générale souhaitant connaître mieux ses lecteurs et ses attentes, comblées ou non. Or, que ressort-il de cette enquête menée avec la plus grande rigueur, un professionnalisme sans faille, et une éthique au-dessus de tout soupçon: bon, que Zap est un magazine lu chaque mois par des dizaines de milliers de personnes de tous les âges. Ça, vous vous en doutiez. Non, le point crucial de ce sondage, si on veut bien l’analyser avec pertinence, c’est que la rubrique la plus lue du magazine, la plus désirée, la plus réclamée, celle qui suscite l’admiration saine des hommes et trouble l’équilibre mental déjà précaire des femmes, cette rubrique phare, cette indispensable rubrique s’intitule: les chroniques des haines ordinaires.
C’est officiel. Je suis votre roi. Bien sûr, derrière cette majorité écrasante de sympathisants, on devine une forte population de débiles profonds, de jeunes cons ébouriffés, de vielles rombières masochistes, de bobos faussement rebelles, de sales petits gros restaurateurs, d’escrocs minables, de retraités séniles, etc. Soit.
Plus impressionnant, certains d’entre vous révèlent ne lire que ma chronique bleue nuit. Pour eux, Zap n’est qu’un joli protège-cahier pour mes écrits. Un triomphe, vous dis-je. Ma chronique est, d’ores et déjà, entrée dans la légende de la presse régionale certes peu étoffée. N’ayons pas peur des mots: je suis l’homme le plus lu de Zap, donc pas loin d’être l’homme le plus lu de la ville. Et même au niveau international, je tutoie des records. Ainsi proportionnellement à mon nombre colossal de lecteurs, je suis probablement le chroniqueur le moins bien payé d’Europe. Une autre belle satisfaction.
Au vu de ces résultats proprement extraordinaires, et pressentant votre besoin de mieux me connaître, j’ai décidé de vous offrir un sondage plus personnel, exercice effectué auprès d’un panel objectif composé de mon entourage très proche – les rares amis me restant, les gens de ma famille qui savent lire, et ma vieille voisine octogénaire amoureuse de moi. J’ai posé quelques questions éclairantes sur ma personnalité. Et les résultats sont éloquents: 93 % des personnes interrogées me trouvent particulièrement talentueux et sympathique. 88 % me trouvent plus sexy que Jean-Luc Mélenchon. 73 % me trouvent injustement sous-payé eu égard à ma grâce littéraire. 59 % des sondés pensent que je suis un peu haineux. 51 % aimeraient que je rende l’argent que je leur dois. Ah oui, et 84 % des gens questionnés estiment que ce sondage les emmerde.
Enfin, pour me décrire, différents termes et expressions – choisis par mes soins dans une liste limitée – ont été proposés aux sondés. Ainsi, pour me qualifier, les réponses récurrentes sont: « Gentilhomme » à 94 %, « Être exquis à la sérénité apaisante et à la culture généreuse bien utile pour nous, les misérables sots composant son entourage proche », à 85 %, « Guide spirituel plus éclairant que Raël », à 74 %, « Meilleur chroniqueur du centre de la France mais en même temps on n’en connaît pas d’autres, ou alors on ne veut même pas s’en souvenir », à 62 %, « Radin mais pauvre donc on peut le comprendre le malheureux », à 45 %, « Brillant analyste politique » à 18 %, « Bête de sexe et grand collectionneur d’orgasmes féminins » à 2 % (merci à ma vieille voisine), etc.
Voilà, vous en savez désormais un peu plus sur moi, votre chroniqueur préféré. Fin de cette chronique masturbatoire; ça m’aura bien soulagé. Comme dans bien des domaines, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Raoul
(Zap n° 86)
Et après ?
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Vos commentaires
sur «Je hais les sondages»Marie
fév 27, 2011 23:33
Une plume acerbe et un humour grinçant: assez plaisant pour être souligné.
Un commentaire, soyez correct, allez y tapez :